Quand on parle d’achats durables, une question revient vite : par où commencer ? Tous les achats d’une organisation ne portent pas les mêmes enjeux RSE, et aucune direction achats ne peut tout traiter en même temps. Croiser ses familles d’achats avec ces enjeux permet d’identifier ceux qui pèsent réellement, et de concentrer les efforts là où ils produisent le plus d’effet.
Ce travail est celui du deuxième focus de l’étape 2 ; il réutilise le cadre réglementaire identifié à l’étape 1 .
Les trois dimensions des enjeux RSE
Les enjeux RSE liés aux achats se répartissent en trois dimensions : environnementale, sociale, éthique et de gouvernance. Chaque famille d’achats se lit à travers ces trois filtres, avec des questions propres à chacun.
Les enjeux environnementaux
C’est souvent la dimension la plus visible. Elle couvre les impacts des achats sur le climat, les ressources naturelles et les écosystèmes.
Émissions de gaz à effet de serre. L’empreinte carbone des produits et services achetés se répartit entre transport, fabrication, usage et fin de vie. Pour le transport, l’énergie et les matières premières, elle domine tous les autres enjeux et concentre l’essentiel des émissions de scope 3, celles qui échappent au contrôle direct de l’organisation mais découlent de ses décisions d’achat.
Consommation de ressources. Certains achats reposent sur l’extraction de matières premières rares ou non renouvelables, ou sur des procédés de fabrication fortement consommateurs d’eau. La recyclabilité et la réutilisabilité des emballages relèvent de la même question.
Pollution et déchets. La fabrication comme l’utilisation des produits peuvent générer des pollutions chimiques, plastiques ou électroniques. La fin de vie détermine ensuite l’existence, ou non, de filières de recyclage et de réemploi.
Biodiversité. Le bois, l’huile de palme, le coton et les minerais proviennent fréquemment de zones sensibles pour la biodiversité, parfois associées à la déforestation.
Les enjeux sociaux
Ces enjeux portent sur les conditions dans lesquelles les produits et services sont fabriqués ou délivrés, tout au long de la chaîne d’approvisionnement.
Conditions de travail. Le socle de référence tient dans les conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui couvrent le travail forcé, le travail des enfants, la liberté syndicale et la non-discrimination. L’OIT en publie la liste des conventions, protocoles et recommandations (nouvelle fenêtre) , élargie en 2022 à la santé et à la sécurité au travail. Au-delà de ce socle, la décence des conditions de travail se joue sur les horaires, la rémunération et la sécurité. Le risque croît avec la longueur et l’internationalisation des chaînes.
Santé et sécurité. La fabrication expose parfois les travailleurs à des substances dangereuses, à des conditions physiques pénibles ou à des risques d’accident. La construction, la chimie, le textile et l’agroalimentaire y sont structurellement plus exposés.
Impact sur les communautés locales. L’extraction de matières premières et l’implantation de sites industriels affectent les populations riveraines : déplacements, pollution, accès à l’eau. À l’inverse, une part des achats contribue à l’emploi local et au tissu économique des territoires.
Inclusion et diversité. Le recours à l’économie sociale et solidaire (ESS), aux établissements et services d’accompagnement par le travail (ESAT), aux entreprises adaptées et aux coopératives relève de cette dimension, au même titre que l’accès des très petites entreprises (TPE) et des petites et moyennes entreprises (PME) aux marchés de l’organisation.
Les enjeux éthiques et de gouvernance
Moins tangible que les deux précédentes, cette dimension porte sur la manière dont les relations commerciales se nouent et sur ce que l’organisation sait réellement de ses fournisseurs. C’est aussi la moins bien couverte des trois dans la plupart des démarches.
Corruption et pratiques commerciales. Certains pays et certains secteurs présentent un risque de corruption élevé. La sous-traitance en cascade et le recours à des intermédiaires non identifiés brouillent la lecture des pratiques commerciales réelles.
Transparence de la chaîne d’approvisionnement. La connaissance des fournisseurs s’amenuise à mesure qu’on descend au rang 2 puis au-delà, et le risque augmente d’autant. Pour les grands groupes soumis au devoir de vigilance - et, par ricochet, pour leurs fournisseurs -, cette transparence relève de l’obligation légale : la loi n° 2017-399 du 27 mars 2017 (nouvelle fenêtre) impose un plan de vigilance couvrant filiales, sous-traitants et fournisseurs. Le détail des textes applicables et de leurs seuils est traité dans l’article CSRD, devoir de vigilance, loi Climat : ce qui s’applique à votre entreprise .
Protection des données. Pour les prestations numériques, la conformité des fournisseurs au règlement général sur la protection des données (RGPD) et le lieu d’hébergement des données constituent deux points d’attention distincts.
Traçabilité des matières sensibles. Certaines familles relèvent d’obligations spécifiques. Les importateurs européens d’étain, de tantale, de tungstène et d’or sont ainsi soumis, depuis le 1er janvier 2021, au devoir de diligence du règlement européen 2017/821, dont la douane française détaille les obligations dans sa fiche sur l’importation de minerais et métaux 3TG (nouvelle fenêtre) .
La méthode : croiser familles d’achats et enjeux
L’exercice tient en cinq étapes et produit une matrice simple. Il reste minoritaire : le 14e baromètre de l’Observatoire des Achats Responsables situait à 47 % la part des organisations ayant formalisé une cartographie de leurs enjeux RSE achats, avec un écart net entre grands groupes et PME, comme le montre la synthèse du baromètre 2023 de l’ObsAR (nouvelle fenêtre) .
1. Lister les familles d’achats
La nomenclature achats fournit le point de départ : 8 à 12 grandes familles suffisent à structurer l’essentiel des dépenses. Matières premières, composants industriels, emballages, transport et logistique, prestations intellectuelles, informatique et numérique, fournitures, énergie, maintenance, intérim et sous-traitance constituent une trame courante.
En l’absence de nomenclature, les dix plus gros postes de dépenses jouent le même rôle. L’objectif est de couvrir l’essentiel des volumes, pas d’être exhaustif.
2. Identifier les enjeux par famille
Chaque famille se lit ensuite à travers les trois dimensions. Certaines associations sont immédiates : le transport porte un enjeu d’émissions, le textile un enjeu de conditions de travail, l’informatique un enjeu de données et de minerais rares. D’autres demandent une analyse plus fine.
Trois questions suffisent à amorcer le travail sur une famille donnée. Quel est son principal risque environnemental ? Dans quels pays et dans quelles conditions ses produits sont-ils fabriqués ? Où se situent les zones d’opacité de sa chaîne d’approvisionnement ? L’ADEME décrit une logique voisine dans ses recommandations sur les achats courants et matières premières (nouvelle fenêtre) , qui partent du regroupement en familles d’achats pour évaluer les impacts associés à chacune.
3. Coter chaque enjeu
Identifier les enjeux RSE d’une famille d’achats revient à mesurer ce que l’organisation fait subir à l’environnement et aux personnes, par ses propres opérations comme par sa chaîne d’approvisionnement. C’est ce que les textes européens appellent la matérialité d’impact, et elle se cote sur deux critères.
Le premier est la gravité, qui combine l’ampleur de l’atteinte, son étendue et son caractère plus ou moins irrémédiable. Aucune des trois ne prime sur les autres : l’une d’elles suffit à rendre une atteinte grave. Une atteinte déjà à l’œuvre se cote sur cette seule gravité : les émissions de gaz à effet de serre du transport de marchandises se produisent en continu, la question de savoir si elles surviendront ne se pose pas.
Le second est la probabilité, qui n’intervient que pour les atteintes possibles mais non avérées. Un cas de travail forcé chez un fournisseur de rang 3 relève de ce registre : la probabilité dépend du secteur, de la géographie et de la profondeur de la chaîne, tandis que la gravité, elle, est maximale. Sur les atteintes aux droits humains, la gravité l’emporte d’ailleurs sur la probabilité, si faible que soit cette dernière.
S’y ajoute en pratique l’exposition de l’organisation : volume d’achats concerné, nombre de fournisseurs impliqués, profondeur de la chaîne. Ce n’est pas un critère des textes, mais un repère de terrain qui dit le levier dont dispose l’acheteur, et non la gravité de l’atteinte.
Ce premier passage reste grossier : chaque croisement famille × enjeu est simplement marqué non concerné, modéré ou fort. La cotation fine ne vient qu’ensuite, sur les couples retenus.
Une seconde lecture existe, qu’il vaut mieux ne pas mélanger à celle-ci : l’effet en retour de l’enjeu sur l’organisation, marché perdu, approvisionnement rompu, financement renchéri. C’est la matérialité financière, second versant de la double matérialité, et elle sert surtout à porter le sujet devant une direction. Un enjeu RSE reste matériel par sa gravité, même sans conséquence financière identifiée.
Deux éléments de contexte s’ajoutent, qui ne jouent pas le même rôle. Une réglementation applicable, identifiée à l’étape 1, élève la gravité elle-même : une atteinte qui contrevient à un texte pèse davantage. Les attentes du secteur et les demandes des donneurs d’ordre, en revanche, ne rendent pas un enjeu plus grave ; elles pèsent sur l’ordre dans lequel on traite ceux qui ont déjà été retenus.
4. Prioriser
Une gravité élevée suffit à faire entrer un enjeu dans les priorités, même quand le volume d’achats concerné reste modeste. Les plus graves absorbent les premiers efforts ; les autres attendent un cycle ultérieur.
Une liste courte de trois à cinq enjeux prioritaires suffit à porter la suite de la démarche. Au-delà, l’effort se disperse et les objectifs de l’étape suivante deviennent illisibles.
5. Documenter et partager
Une matrice qui reste dans un tiroir ne produit rien. Partagée avec l’équipe achats et les prescripteurs, elle devient un outil de dialogue : chacun sait alors quelles exigences RSE inscrire au cahier des charges, et sur quels enjeux challenger un fournisseur.
Livrable
Stratégie achats durables - Fichier de travail
La norme ISO 20400 sur les achats responsables place cette identification des enjeux en amont de tout le processus achats ; sa fiche de présentation sur le site de l’ISO (nouvelle fenêtre) en précise le périmètre et l’articulation avec l’ISO 26000.
Exemples par famille d’achats
Quelques familles courantes rendent l’exercice concret.
Transport et logistique. Enjeux dominants : émissions de gaz à effet de serre, premier poste de scope 3 dans beaucoup d’organisations, pollution atmosphérique, conditions de travail des chauffeurs. Pistes : optimisation des tournées, report modal, flottes à faibles émissions.
Informatique et numérique. Enjeux dominants : minerais de conflit dans les composants électroniques, consommation énergétique des centres de données, durée de vie des équipements, gestion des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE), protection des données. Pistes : allongement de la durée d’usage, matériel reconditionné, hébergement sobre, clauses RGPD.
Matières premières. Enjeux dominants : déforestation, consommation d’eau, conditions d’extraction, traçabilité, très variables selon les matières et les zones géographiques. Pistes : certifications sectorielles comme le label FSC (Forest Stewardship Council) pour le bois, exigences de traçabilité inscrites au contrat.
Prestations intellectuelles. Souvent classées à faible risque RSE, elles portent pourtant des enjeux de sous-traitance en cascade, de diversité et de conflits d’intérêts. Pistes : transparence exigée sur la sous-traitance, critères de diversité fournisseurs.
Emballages. Enjeux dominants : consommation de plastique, recyclabilité, suremballage, dispersion dans les milieux naturels. Pistes : écoconception, matériaux recyclés ou biosourcés, consigne, réduction à la source.
Énergie. Enjeux dominants : intensité carbone du mix d’approvisionnement, origine et garanties associées, exposition à la volatilité des prix. Pistes : électricité renouvelable, production sur site, sobriété des usages.
Bâtiment et travaux. Enjeux dominants : émissions incorporées dans les matériaux, artificialisation des sols, déchets de chantier, santé et sécurité sur site, sous-traitance en cascade difficile à tracer. Pistes : matériaux biosourcés ou réemployés, exigences de valorisation des déchets, encadrement contractuel de la sous-traitance.
Agroalimentaire et restauration. Enjeux dominants : origine et saisonnalité des produits, conditions agricoles de production, bien-être animal, gaspillage. Pistes : approvisionnements de proximité, certifications, ajustement des volumes.
Intérim et sous-traitance de main-d’œuvre. Enjeux dominants : rémunération, sécurité, précarité, travail dissimulé, respect du droit du travail. Le risque croît avec la longueur de la chaîne de sous-traitance. Pistes : limitation de la sous-traitance en cascade, audits sociaux, clauses sur les conditions de travail.
Les pièges à éviter
Se limiter à l’environnement. Le climat est l’enjeu le plus médiatisé, mais les risques sociaux et éthiques pèsent tout autant et sont généralement moins bien couverts.
Traiter toutes les familles de la même façon. Une approche uniforme dilue les efforts. L’intérêt de la matrice tient précisément à ce qu’elle autorise des niveaux d’exigence différenciés selon le risque réel.
Mener l’exercice à une seule voix. La cartographie gagne à croiser les regards des acheteurs, des prescripteurs, du responsable RSE, voire des fournisseurs eux-mêmes. Chacun détient une connaissance que les autres n’ont pas.
Viser l’exhaustivité. Une première cartographie construite en quelques heures, même imparfaite, produit plus d’effet qu’un exercice de six mois qui retarde la mise en action.
Passer à l’action
Cette cartographie fonctionne comme une boussole : elle indique où concentrer les efforts et alimente directement les étapes suivantes du parcours, qu’il s’agisse de définir ses objectifs (focus 3) , de construire sa feuille de route (focus 4) ou d’évaluer ses fournisseurs sur les bons critères .
Les seuils d’application de ces réglementations sont détaillés dans CSRD, devoir de vigilance, loi Climat : ce qui s’applique à votre entreprise .


